« To my daughter : never forget that I love you. Life is filled with hard and good times. Learn from everything you can. Be the woman I know you can be.

– Unknown

13 ans. What a journey you did !
Sans moi… tant d’années sans te voir, te parler, te toucher… t’accompagner ou te câliner.

Jeanne, c’est le coeur en sang que je t’écris aujourd’hui… Je vais de suite éliminer tout biais ou idées reçues dans cette lettre. Je ne cherche pas le pardon, TON pardon, ni me dédouaner du passé, ou encore te rejeter quelconque faute ! Je ne veux surtout pas que ce que je m’apprête à te dire sonne comme la recherche de l’absolution divine. Dans les relations entre deux êtres, rien ne peut-être la faute d’un seul, si faute il y a… mais surtout, surtout, le plus important est bien de se dire que dans l’amour d’un papa pour sa fille, il n’y a pas d’arriéré ! Tu es ma fille, mon enfant, ma chair, c’est mon sang qui coule en toi, c’est mon ADN qui façonne à la fois ton esprit et ton apparence physique. Bien sûr, tu n’es pas moi à 100%, tu es toi, la résultante de ce doux mélange entre ta maman et ton papa, mais qu’importe, l’amour que je te porte est inconditionnel et inaliénable.

Non ma Jeanne, si je t’écris aujourd’hui c’est bien pour te dire combien je t’aime et combien je suis fier de toi, de la jeune fille que tu es devenue. Je t’observe de loin… De loin, ce n’est pas de la distance géographique dont je parle, de loin, c’est « hors » de ta vie, comme un simple spectateur. Je suis peiné de çà bien sûr, mais ainsi va la vie. Cependant j’ai encore cette chance de pouvoir te voir évoluer, d’autres ne l’ont plus.

Il faut que tu saches ma chérie que ce jour là, il y a 13 ans maintenant, oui ce jour là, a été l’un de plus beaux de ma courte vie. Tu ne peux pas imaginer encore pour le moment – évidemment je te le souhaite de tout coeur dans un futur, lointain ! – quel est le bonheur de devenir parent. A cet instant tu sais que tout va changer, tu sais que tu vas devoir encore être meilleur, et tu sais surtout que tu ne pourras pas faillir à la tâche qui désormais t’incombe – un enfant c’est pour la vie – protéger et aimer ton enfant. Expression triviale, la chair de ta chair.

Tu vois ma chérie, avec le recul, je sais, je peux maintenant te l’avouer, j’ai failli à la tâche.

Je ne sais pas pourquoi je me suis mis une telle pression pour être ce que l’on appelle « un bon papa », non je ne sais pas. Peut-être une des réponses est-elle – surement même – que j’ai toujours voulu depuis ma plus tendre enfance changer de caste, croyant stupidement que gravir les marches de la société me permettrait de devenir meilleur, pas dans le sens bon, non dans le sens galvaudé de respecté. Les années passant je peux te le confier ma chérie, que j’accorde plus de respect aux gens de la rue, aux personnes modestes… qu’à ceux gravitant en haut de l’échelle. Tu serais fière de moi, de voir comme j’ai changé, comme je n’ai plus peur des gens, ni de leur jugement ni de leur compagnie. Cette vie avec Marcel a été un révélateur. Nous avons toujours besoin des autres, non pas pour ce qu’ils nous apportent, mais pour ce que l’on peut leur donner ! Ça parait idiot de le dire comme çà, mais interroge Prune ou Gaston sur leurs expériences dans cette vie, Demande leur si à aucun moment ils n’ont manqué de quelque chose ou si ils n’ont pas pu être les témoins privilégiés des belles rencontres que nous avons vécu ensemble. Combien de fois n’ont-ils pas été surpris de voir tant de gentillesse déployée à notre égard par de parfaits inconnus… me demandant à chaque fois « Papa, tu les connais, pourquoi ils nous donnent çà ? » Ou encore « Papa c’est gratuit, tu n’as pas payé ! ». On pense et je pensais bien souvent que je n’avais rien à apporter à l’autre, c’était une erreur ! Le bonheur attire le bonheur – « Like attracts like dirait Jim. Dans ma vie d’avant c’est certain, j’avais tellement peur que l’on soit proche de moi uniquement pour le pouvoir que je pouvais exercer, ou le confort matériel. Cette peur était réelle, car lorsque la « peste » m’a gagné beaucoup m’on tourné le dos, très rapidement évitant ainsi toute contamination, bien avant que la sentence ne tombe. C’est une autre histoire, une autre vie, je suis aujourd’hui plus qu’heureux de tout çà, et tu sais quoi, je les remercie infiniment de m’avoir permis de vivre ces souffrances, cette douleur qu’aucun d’entre eux ne peut imaginer.

Tu en as été le témoin, malheureusement ma chérie. Je te l’ai déjà dit, écrit aussi, aucune excuse. J’ai fauté. J’ai compris maintenant avec le recul le mal que j’ai pu te faire – vous faire – aucun enfant ne devrait voir son papa mettre en genou à terre, que dis-je mordre la poussière, attendre la mort, souhaiter la mort comme je l’ai souhaité. Aucun enfant ne devrait voir son papa sombrer dans la folie jour après jours, aucun enfant ne devrait avoir peur de son papa, peur de sa réaction, peur de ses colères, peur … pour sa propre vie. Aucun enfant ne devrait voir son papa pleurer, aucun enfant ne devrait voir son papa vivre dans l’insalubrité… bref la liste pourrait être encore longue, toi seule me comprendra si jamais tu lis ces quelques lignes.

Tu le sais ma chérie, tu as vu que ce désir de possession à ronger ma vie et pourrit la votre. Voulant que vous puissiez jouir du meilleur, je vous ai enlevé pendant toutes ces années l’essentiel, la présence d’un papa, travaillant , travaillant et travaillant inlassablement, sans répit. Je m’en veux de ne pas en avoir pris conscience avant de craquer, je m’en veux que mes compagnons de cordée ne m’aient pas épaulés plus, mais c’est ainsi. Ce passé là, ma chérie, ni toi, ni moi ne pourrons le changer. Il fait maintenant parmi de nos vies, s’il a été douloureux, il faut trouver le chemin de la paix pour l’enterrer, sans arrière pensée, se dire que nous avons tous ensemble essayé, nous nous sommes trompés ou plus simplement nous avons échoué. Et alors ? N’avons-nous pas le droit d’échouer ? Est ce une tare que de se rendre compte que l’on a fait fausse route ? Est ce une tare que de ne pas vouloir agir comme tout le monde ? Est ce une tare de ne pas vouloir sacrifier son bonheur sur l’autel du quand dira-t-on ?

Je pourrai m’excuser de tout çà, mais à quoi bon, ça changerait quoi au fond ? Est-ce que tu m’aimerais plus, à nouveau, est ce que tu me redonnerais ta confiance ? Je n’ai pas la réponse.

Je ne suis pas en train de faire l’éloge de mes souffrances ni de me poser en victime – laisse ces idées à d’autres – je ne suis pas en train de me chercher quelconque excuse, je relate les faits, comme ils sont, comme ils ont été. Tu serais d’ailleurs étonnée de voir les mots de certains des facilitateurs de ma chute. Étrange non, que certains prennent le temps de me suivre sur les réseaux sociaux, pensant être cachés – oubliant que c’est mon métier depuis plus de 20 ans maintenant ! – ou encore de m’écrire leurs souffrances ou leurs rêves inachevés. Alors tout çà soulève souvent une interrogation. Et ce n’est pas celle à laquelle tu penses ma chérie, ai-je eu raison de faire tout çà ?

Non, je me demande comment font-ils pour accepter de vivre dans une vie qui ne leur procure pas un plaisir inconditionnel de tous jours ? Je ne juge pas non plus, j’ai passé le cap et à tout te dire je m’en contrefous depuis longtemps.

Bref tout çà pour te dire que mes choix du passé, sont passés. Il faut avancer maintenant, grandir de nos erreurs, essayer de trouver une autre voie. Je suis heureux des miens maintenant, car toute cette douleur a permis de faire éclore enfin un peu de magie dans ma vie encore si imparfaite

Tu es devenue petit à petit mon talon d’Achille. Cette douleur que tu ne peux pas exorciser, celle qui est en toi, qui te lacère. Il est fort possible que je sois la tienne aussi.

Je sais aussi Jeanne que le temps répare de nombreuses blessures, je sais aussi qu’il est un temps où les vérités doivent sortir… je sais enfin que peu importe la sentence, je l’accepte depuis longtemps, je ne peux que te dire que je extrêmement fier de voire le chemin de vie que tu parcours, que j’aimerai être ton épaule lorsque tu as envie de pleurer ou de rire, que j’aimerai…. Tant de choses… au fond juste de temps en temps pouvoir sentir ton odeur, te serrer dans mes bras, te faire des bisous. Parfois j’ai un flash et je te sens me prendre la main, ou encore me gratter la barbe… et je t’entends me dire « Papa encore » … comme lorsque j’arrêtais de te gratouiller les cheveux, la peau… te souviens-tu ?

Ce temps était bon, il le sera encore, lorsque tu auras réussi à me pardonner, prends le temps nécessaire ma chérie, je suis là, je t’attends…tel le prisonnier je vis ma sentence, cherchant la rédemption et la résilience. Je serai toujours là, pour toi, dans un jour, dans 10, dans un mois, dans 10 ans…

Tu n’es pour rien dans tout çà, tu n’as surtout pas en t’en vouloir de quoi que ce soit, sache que je n’ai aucune rancune du passé, pour ma part, je ne t’en veux pas, j’ai mérité tout çà.

Un dernier mot ma chérie, les justes sortis des camps de la mort disaient ceci, « La pardon c’est la vie ! », ou en d’autres termes, ne pas pardonner c’est la mort… se ronger l’esprit, ressasser les mauvaises choses… si eux qui ont vécu l’atrocité, la pire abomination dont l’homme soit capable, nous pouvons je le crois y arriver ma chérie. Ne crois-tu pas ?

Ton papa qui t’aime !

Joyeux anniversaire ma chérie, je te souhaite tout le bonheur du monde – fût-ce-t-il sans moi !